L’Homme et la Nature

Enjeux

Comment, en à peine cinq décennies, l’humanité a-t-elle pu quadrupler la masse de pois­son prélevée dans la mer pour atteindre cette valeur, inédite dans l’histoire, de 90 mil­lions de tonnes par an ?

Algues vertes dans les bouchots de la baie de Saint-Brieuc, France (48°32' N - 2°40' O). © Yann Arthus-Bertrand / Altitude

Un océan nourricier

L’industrie de la pêche et de l’aquaculture est tributaire d’une installation côtière. Elle a généré 106 milliards de dollars en 2008 et donné du travail à 540 mil­lions de personnes dans le monde. La même année, le poisson a fourni 15 % de leur apport en protéines animales à 3 milliards de personnes. Dans certaines régions, la pêche se poursuit de façon ancestrale, avec des embarcations et des techniques traditionnelles à peine moderni­sées. Mais les pays industrialisés ont eux mis à flot de véritables navires-usines qui écument les mers du globe sur de longues distances et qui sont responsables en grande partie de la surpêche.

Quant à l’aquaculture, elle représente désormais plus de la moitié des poissons vendus dans le monde. Il existe 11 millions de fermes aquacoles, dont 90 % en Asie. Si la plu­part des fermes asiatiques opèrent en eau douce, les fermes marines sont quasi exclusive­ment littorales – elles font d’ailleurs peser un risque de pollution sur les côtes. Le secteur a connu une croissance de 245 % entre 1992 et 2009.

Au cours du dernier demi-siècle, autrement dit en un laps de temps très court, la pêche a radicalement changé à la fois d’ampleur et de nature, fragilisant gravement l’ensemble de l’océan planétaire. Mais cette activité se déroulant à la fois sous la surface et loin des côtes, l’étendue des bouleversements induits est souvent passée inaperçue : dans les supermarchés, les étals sont toujours aussi bien remplis. Pour prendre la mesure de la crise, il faut se pencher sur les statistiques mondiales fournies par la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture). Ces statistiques, souvent jugées conservatrices car elles reposent sur les déclarations des États et, en outre, ne tiennent pas compte de la pêche de loisir ni de celle destinée à l’autoconsommation, indiquent néanmoins qu’entre 1950 et 1990, le volume de la pêche mondiale a plus que quadruplé, passant de 20 millions de tonnes à 90 millions de tonnes annuelles.

Méthode traditionnelle de pêche, entre Abidjan et Grand-Bassam, Côte d’Ivoire © Yann Arthus-Bertrand / Altitude Paris

Comment, en à peine cinq décennies, l’humanité a-t-elle pu quadrupler la masse de pois­son prélevée dans la mer pour atteindre cette valeur, inédite dans l’histoire, de 90 mil­lions de tonnes par an ? Comme l’illustre le cas de la morue, ce chiffre a pour origine une stratégie méthodique d’industrialisation de la pêche, très généreusement subventionnée (entre 20 et 30 milliards de dollars de subventions annuelles encore aujourd’hui) et servie par un rapide progrès technologique ainsi que par un faible prix des hydrocarbures. Les plus gros bateaux se sont transformés en usines flottantes, toujours plus grandes, extraordinai­rement énergivores, capables de conditionner le poisson dès sa capture, donc de séjourner très longuement en mer. Ce dispositif permet aux navires de s’éloigner toujours davantage des ports d’attache, donc d’exploiter de nouvelles zones de pêche et de rester longtemps sur d’éventuelles concentrations de poissons, parfois jusqu’à leur capture intégrale. La flotte de pêche mondiale atteint désormais quelques 4,3 millions de bateaux. Toutefois, seuls 2 % d’entre eux -les plus grands, mesurant plus de 25 mètres pour une jauge supérieure à 100 tonneaux- sont le fer de lance de cette véritable armée mécanisée que l’humanité a déployée contre les poissons : ces quelques dizaines de milliers de navires s’adjugent la part du lion dans les captures, et occasionnent l’essentiel des dégâts écologiques.

L’augmentation de taille des bateaux s’est accompagnée d’innovations techniques particulièrement destructrices. L’utilisation du nylon et autres polymères pour la confection des filets a décuplé leur taille et leur longévité tout en réduisant leur prix. Les systèmes de télédétection des poissons et d’aide à la navigation (sonars, radars et, plus récemment, GPS), sans cesse plus performants, sont utilisés par les pêcheurs pour repérer les bancs, se maintenir au-dessus et localiser précisément les zones ciblées. Surtout, l’accroissement de la puissance des bateaux leur donne les moyens de tirer des filets de plus en plus étendus et d’atteindre des profondeurs inédites, favorisant la généralisation d’une des pratiques les plus écologiquement ravageuses : le chalutage profond qui consiste à racler les fonds marins avec de larges filets lestés de lourdes structures métalliques. Cette pratique requiert évidemment une capacité de traction considérable : du coup, en moyenne, la pêche mondiale consomme une demi-tonne de fuel pour capturer une tonne de poisson…

D’un point de vue industriel, ces pratiques actuelles sont parfaitement antiéco­nomiques. La flotte mondiale se caractérise par un surdimensionnement préoccupant, résultant de la concurrence que se livrent des pêcheurs trop nombreux, à la poursuite de poissons trop rares, une situation qui incite à une débauche de puissance, chacun cher­chant à s’assurer la plus grande part possible de la ressource. Sans subventions, en particulier sur les carburants, le modèle actuel ne pourrait subsister.

LA SPIRALE INFERNALE

Thons dans un navire japonais, Japon (Yann Arthus-Bertrand / Altitudes Paris)
Thons dans un navire japonais, Japon © Yann Arthus-Bertrand / Altitude Paris

Ainsi l’industrie de la pêche travaille-t-elle à son propre suicide : les signaux se multi­plient qui indiquent que l’effondrement de la ressource menace. La pêche mon­diale décline lentement depuis environ vingt ans, et la tendance se poursuit, en dépit d’un accroissement considérable de l’effort (technologie, nombre et puissance des bateaux) et du transfert incessant de cet effort de pêche vers de nouvelles zones ou de nouvelles espèces, toujours plus fragiles, à mesure que les précédentes s’épuisent. Une chute brutale pourrait donc être imminente, l’exemple de Terre-Neuve (et d’autres) ayant montré qu’il existe souvent des seuils d’effectifs en dessous desquels les espèces ne parviennent plus à se reproduire, et qu’une fois ces seuils atteints, les populations s’effondrent brusquement.

La prudente FAO elle-même, dans son dernier rapport, juge que la situation n’a jamais été aussi dégradée. Selon cette institution, plus de la moitié des stocks de pois­sons sont actuellement exploités au maximum des possibilités − les captures ne peuvent donc pas être augmentées sans danger. Un tiers des pêcheries sont en état de surexploi­tation, c’est-à-dire qu’elles sont menacées d’effondrement en l’absence d’une diminution rapide des prélèvements. Et à peine 15 % pourraient subir une hausse de la pression de pêche ! Or, près de 3 milliards de personnes tirent du poisson 15 % ou plus de leurs pro­téines animales, tandis que les pêches et l’aquaculture ont procuré des moyens d’existence et des revenus à environ 54,8 millions de personnes. Autant dire qu’un écroulement de la pêche aurait aussi des conséquences humaines tragiques.

L’AQUACULTURE : UNE SOLUTION ?

Devant cette situation, certains espèrent que l’humanité pourrait tout de même sauver l’indispensable apport protéique que lui fournit le poisson en développant l’aquacul­ture. Celle-ci connaît en effet une expansion rapide, particulièrement en Asie, au point que, désormais, environ 50 % des poissons consommés par l’Homme, à l’échelle planétaire, proviennent d’élevages. Si la consommation de poissons par habitant continue à croître, en dépit de la stagnation des pêches de capture, c’est que l’augmentation de l’aqua­culture a permis de compenser… du moins jusqu’à présent, car les taux de croissance de l’aquaculture ralentissent à leur tour.

En réalité, la marge de progression de l’aquaculture n’est pas illimitée, tout particulièrement pour les élevages de poissons carnivores (saumons, thons, bars, dorades, etc.). En effet, ces espèces ont besoin, pour être en bonne santé et conserver leurs qualités gustatives, de man­ger… du poisson, qui leur est généralement fourni sous forme de farines préparées à partir de poissons de petite taille, tels les sardines, anchois, harengs, etc. Or, il faut, en moyenne, de 3 à 5 kilogrammes de ces petites espèces pour élever 1 kilo de poisson carnivore ! D’une certaine façon, l’aquaculture participe ainsi à un transfert de richesses naturelles vers les pays du Nord : l’essentiel des farines sont produites à partir de poissons pêchés dans les eaux du Sud, où les espèces concernées entraient autrefois dans l’alimentation humaine, tandis que les poissons d’élevage carnivores sont mangés par les consommateurs des pays riches. De plus, au plan de la pollution, la pisciculture pose des problèmes très analogues à ceux de l’élevage intensif : fortes concentrations d’azote, vulnérabilité aux maladies, consommation d’antibiotiques pour lutter contre les infections, voire parfois d’hormones ou d’autres additifs nocifs.

En réaction à ces difficultés, des aquaculteurs s’efforcent de développer des procédures minimisant leur impact environnemental. Une piste consiste à préférer les espèces her­bivores ou omnivores (carpes, tilapias, poissons-chats, silures, etc.) aux carnivores stricts (salmonidés, bars, dorades, etc.), ce qui permet d’augmenter la proportion de protéines végétales (souvent du soja, actuellement) dans l’alimentation des poissons et, ainsi, de réduire la pression sur l’océan. Par ailleurs, une recherche scientifique active explore dif­férentes solutions pour «végétaliser » en partie l’alimentation des carnivores, en testant des plantes originales comme la pomme de terre en combinaison avec d’autres plantes. Des piscicultures biologiques commencent en outre à voir le jour, ainsi que toutes sortes d’initiatives visant à optimiser l’utilisation des ressources. En Asie, la pratique de la pisci­culture extensive dans les rizières, qui exploite les déjections des poissons comme fertili­sants pour les plantes, semble prometteuse. On voit également des producteurs combiner la pisciculture en mer et l’élevage d’huîtres, ces dernières filtrant l’eau des particules non consommées par les poissons… L’avenir dira si ces différentes pistes permettront à l’aqua­culture de répondre à la croissance galopante de la demande mondiale.

Il faut espérer que la réponse vienne vite. Car chaque année qui passe, la situation des océans se dégrade et nous nous rapprochons d’un effondrement catastrophique.

PARTAGER SUR

AVEC LE
SOUTIEN DE

OMEGA

La marque OMEGA est réputée mondialement pour la qualité et la performance de ses montres, ainsi que son engagement pour la conservation des océans. C’est pourquoi elle a choisi de s’engager auprès de la Fondation GoodPlanet, afin de soutenir ses missions de manière globale mais aussi plus précisément dans le cadre de son programme Océan.

> Lien partenaire